Accueil > Le bimensuel Royaliste > Nos articles récents > Les Chemins du monde > Leçons politiques de la guerre en Ukraine

Royaliste n°1319 du 11 mars 2026

Leçons politiques de la guerre en Ukraine

Les Chemins du monde

mercredi 11 mars 2026

Il est à craindre que les leçons stratégiques et militaires l’emportent dans les instituts et les écoles spécialisées sur les leçons proprement politiques. La guerre n’est pourtant, selon la célèbre définition de Clausewitz, que la prolongation de la politique par d’autres moyens. Il faut en revenir aux fondamentaux pour imaginer ce que pourrait être une paix.

La Fondation pour la Recherche Stratégique (FRS) a publié le 16 février une note sur les « vingt-et-une leçons stratégiques de la guerre en Ukraine », sous la signature de ses deux principaux experts, François Heisbourg et Bruno Tertrais. Peut-être s’agissait-il d’un écho lointain au plan américain en vingt-huit points révélé en novembre dernier pour mettre fin à la guerre. Le président Wilson en 1917 prétendait déjà instaurer la paix dans le monde en quatorze points. Trump est dans la continuité. A notre modeste niveau, quatre points nous semblent devoir être soulignés, dont deux figurent dans la série des 21 points de la FRS, à savoir que la géographie de proximité détermine la variété des politiques suivies, et que le « scénario d’une guerre longue » pose un défi à l’Alliance (atlantique). Nos deux autres points, en prologue sur les termes du débat, et en épilogue sur les conséquences à tirer, sont en revanche en décalage avec le point de vue des experts.

La première leçon politique des quatre ans de guerre et de sa prolongation indéterminée est d’abord et avant tout une leçon de modestie. Les experts, les stratèges et les politiques se sont toujours trompés sur tout et tout le temps. Notre appréciation exclut les aspects proprement militaires, ou économiques, autant de techniques qui dépassent notre compétence. Elle ne vise pas telle ou telle personne en particulier ou l’effet de la propagande dans les deux sens, ou le conformisme ambiant de ceux dont c’est la raison d’être professionnelle. C’est beaucoup plus l’échec d’un discours ou d’une grille de lecture, d’un cadre de pensée, sur les événements en Europe orientale depuis la chute du mur de Berlin. L’expansion de l’OTAN à l’Est n’étant ici que la conséquence et non la cause de cet état de fait. Pour imaginer la suite, et éventuellement une fin de la guerre, il est impératif de traverser le miroir, de briser ce conformisme, de rompre avec les idées reçues. Personne aujourd’hui ne peut s’y risquer sans être taxé de pro ou d’anti-russe, de traître à la cause, de belliciste ou de pacifiste. Au moins peut-on enfin faire fi du pro ou de l’anti-américanisme. Les responsables européens sont les derniers à n’avoir pas compris. L’ex-Yougoslavie ne leur a pas suffi. Il y a toujours eu quelque chose de malsain, de pourri même, dans la relation perverse dans l’atlantisme entre Européens et Américains. On se plaît à regretter de ne pas avoir eu Trump dès les années 1990. Il a souvent dit que l’invasion russe de l’Ukraine n’aurait jamais eu lieu s’il était resté président. C’était la guerre de Biden, non assumée. Commençons-donc par réfléchir à l’Ukraine par nous-mêmes, sans faire intervenir les Américains.

La seconde leçon est donc de penser la guerre dans la durée. Au-delà de quatre ans, il n’y a plus de limite dans le temps. On parle coutumièrement de guerre de Trente ans, non tant par référence au conflit conclu par les traités de Westphalie (1648) qu’au lien entre la Grande Guerre (1914-1918) et la Seconde guerre mondiale (1939-1945). Une guerre longue entraîne des changements de plus grande ampleur, des mutations technologiques mais aussi d’état social. Elle ne se terminera pas par un simple arrangement territorial. On a beaucoup dit que le seul obstacle à un cessez-le-feu serait le sort d’une partie d’un des oblasts revendiqué par la Russie, que l’armée russe n’est pas parvenue à conquérir en quatre ans. Il est évident que le différend russo-ukrainien dépasse de loin ces quelques kilomètres carrés si stratégiques soient-ils. Il y va de la nation ukrainienne, enjeu existentiel, et de la nation russe, enjeu conceptuel. Il y va de la lutte pour l’équilibre européen.

Narva, capitale de l’Europe. - La troisième leçon est inscrite dans la géographie. Quoique le front n’ait pratiquement pas bougé, que la guerre soit une guerre de positions, son théâtre fictionnel ou virtuel s’est déplacé. On pourrait figer une ligne sur la base des combats (solution dite à la coréenne), ce serait faire fi de l’impact régional. Le monde a d’abord (2022-3) craint pour le Sud, la mer Noire, Odessa, les bouches du Danube. La marine russe s’est retranchée de Sébastopol à Novorossiisk. Personne n’a jamais sérieusement cru à une percée frontale, au centre-Europe, face à la Pologne qui en avait joué (jusqu’aux élections présidentielles du 1er juin 2025 qui ont confirmé la division du pouvoir), et à l’Allemagne, qui en a également joué (le chancelier Merz sous le contrôle d’une forte opposition intérieure de l’extrême droite de l’AfD et de la gauche du SPD). Plus sérieusement, la perception du danger en 2025 s’est fixée sur le flanc Nord, la Baltique d’où sont obligés de partir les pétroliers fantômes russes pour ensuite contourner les îles britanniques et déboucher sur l’Atlantique nord entre Groenland, Islande et l’Écosse (GIUK), l’Arctique où est basé l’essentiel de la flotte de guerre russe dont ses sous-marins. Le pouvoir au sein de l’OTAN comme de l’UE est passé au groupe des « huit », les cinq scandinaves et les trois baltes, les seuls nationaux européens réunis à Kyiv le 24 février dernier autour de Zelensky. Militairement ils s’appuient sur la Royal Navy, à l’initiative alors du pro-actif Boris Johnson. Aujourd’hui, l’ex-première ministre d’Estonie, Kaja Kallas, un temps envisagée comme secrétaire générale de l’Alliance atlantique, est haut-représentante de l’Union européenne pour les affaires extérieures et de sécurité. Et Narva, sur la frontière entre la Russie et l’Estonie, est la nouvelle capitale avancée, la pierre de touche de l’Alliance et de l’Union, à moins qu’elle devienne la pierre d’angle des nouveaux bâtisseurs.

De Yalta à Helsinki. - La quatrième leçon, en forme d’épilogue, porte sur l’équilibre européen. Servant, comme hier la guerre de Corée, en 1950-4, d’alibi pour l’organisation intégrée de l’OTAN et la Communauté européenne de défense, la guerre en Ukraine serait le ferment d’une Europe fédérale. Elle ouvre, comme on vient de le voir, sur un rééquilibrage intra-européen, comme d’ailleurs en 1955, acte fondateur de la République d’Allemagne fédérale. S’agissant du temps long, c’est à cela que pensait le président finlandais, Alexander Stubb, devenu la coqueluche des observateurs les plus avisés, qui a surgi sur la scène internationale pour avoir réussi à capter l’attention de Donald Trump et à lui vendre des brise-glaces. Avec quel discours ? Le passage de l’ère de Yalta à celle d’Helsinki. On ne peut qu’être sidéré d’entendre aujourd’hui vanter sur tous les tons « l’ordre international de 1945 » en oubliant que c’était l’ordre inique du partage de Yalta contre lequel le général de Gaulle n’avait cessé de s’élever. Alors que ce dernier bénéficie d’une réhabilitation universelle, pour avoir prévu le retrait américain de la vieille Europe, on n’en continue pas moins de rester tranquillement dans l’organisation intégrée de l’OTAN (sauf plans nucléaires) qu’il avait quitté le 7 mars 1966 (soixantième anniversaire) et qu’aucun président français n’avait osé rejoindre pendant 45 ans.

A. Stubb (qui vient de publier Le Triangle du pouvoir, non traduit) a beau jeu d’opposer à l’ordre de Yalta celui d’Helsinki, faisant référence à la fameuse conférence qui s’était tenue dans la capitale finlandaise entre 1973 et 1975, emblématique de ce que l’on a appelé la « détente ». La vraie détente aurait dû entraîner la dissolution des blocs et des alliances et le désarmement (le dernier accord de contrôle des armements concernant l’Europe vient de mourir). Aujourd’hui, un Helsinki II serait-il plus improbable qu’une paix en Ukraine ?

Yves La Marck.