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Royaliste n°1317 du 11 février 2026

La ruée vers Pékin

Les Chemins du monde

mercredi 11 février 2026

Xi Jinping et Keir Starmer, lors de la visite de ce dernier en Chine le 29 janvier 2026. Toute l’Europe se rue à Pékin, en pensant échapper à Trump.

Rebutés par un vieux barbon, Européens, Canadiens et Australiens regardent vers Xi Jinping avec des yeux de Chimène. Ils rêvent d’un suzerain moins exigeant, moins versatile, plus débonnaire, plus lointain. Ils se trompent lourdement.

Mis à la porte de la Maison Blanche, ils se bousculent au portillon de la Cité Interdite. L’agenda du protocole chinois est saturé : du 4 au 8 janvier, le Taoiseach Michèal Martin, une première irlandaise depuis 14 ans ; du 14 au 17 janvier, le Canadien Mark Carney, en froid depuis huit ans après l’arrestation de la fille du patron de Huawei ; du 29 au 31 janvier, le Premier ministre britannique Keir Starmer, une première depuis 2018 ; du 24 au 27 février, le Chancelier fédéral Friedrich Merz, pour la première fois depuis son investiture. Les autres ne sont pas en reste. Le président Macron a entrepris plusieurs déplacements dont le dernier du 3 au 5 décembre, sans annonce particulière. Les 12-13 novembre, le roi d’Espagne y a fait sa première visite d’Etat depuis son intronisation en 2014. La présidente du Conseil italien y était en juillet 2024 pour faire oublier sa sortie fin 2023 des routes de la soie où ses prédécesseurs s’étaient malencontreusement pris dans la toile. Les pays d’Europe centrale et orientale sont déjà dans un dialogue séparé avec Pékin, le 16+1. La présidente de la Commission européenne et le président du Conseil européen s’étaient rendus dans la capitale chinoise, le 24 juillet, pour le sommet UE-Chine. Le Premier ministre australien, Anthony Albanese, y était également en juillet, venu à résipiscence après des années de sanctions suite à l’attribution d’une responsabilité chinoise dans la pandémie du Covid.

Qu’est-ce qui fait courir ces « Occidentaux » ? - S’il s’agissait seulement d’envoyer un message à Trump, comme l’Indien Modi en novembre, après avoir essuyé une volée de droits de douane, s’était rendu à Pékin pour un sommet de l’Organisation de coopération de Shanghai (OCS) - sans assister le lendemain au défilé militaire -, les Chinois n’apprécieraient pas d’être utilisés comme un dragon de papier. Pour que la posture des « puissances moyennes » soit plus que de façade, encore faudrait-il la rendre crédible sans aller à l’évidence jusqu’au « renversement d’alliance ». C’est ce qui constitue le cœur de tout dialogue : identifier les terrains de convergence et mettre de côté les différends. Quelque part, Européens, Canadiens et Australiens sont en quête d’un ordre mondial structuré, prévisible, stable, durable, pour lequel la Chine leur apparaît comme un « honnête » régulateur qui rejette comme eux l’imprévisibilité, la versatilité, l’incohérence. Pékin a donné des gages au multilatéralisme organisé autour des agences des Nations unies. New-Delhi a montré comment pratiquer un multialignement conséquent. Paris, Ottawa, Canberra, peuvent-ils raisonnablement y adhérer sans renoncer à leur identité, ce que Mark Carney, après le finlandais Alexander Stubb, bien placé pour en parler, a qualifié au forum économique de Davos le 19 janvier de « réalisme fondé sur des valeurs ou, autrement dit, nous avons pour objectif de conjuguer principes et pragmatisme » ? Comment démêler « valeurs » et « intérêts » dans ce que Carney appelle « une géométrie variable » que ces « puissances moyennes » privilégieraient « pour contribuer à résoudre les problèmes mondiaux » ?

La Chine ne serait-elle pas un modèle ? - C’est la présentation qu’en fait le doyen de l’institut des relations internationales de l’université Tsinghua de Pékin, auteur d’une théorie dite du « réalisme moral » (1). Selon celle-ci, la légitime poursuite des intérêts gagne à être accompagnée du respect de préceptes moraux, référence ici au confucianisme. L’idée ne date certes pas d’hier. Elle relève d’une histoire multimillénaire. Une forme de convergence surgit ainsi là où on l’attendait le moins, sur la dimension que d’aucuns qualifient de plus en plus en Occident de « civilisationnelle ». L’admiration pour cette Chine-là est à l’origine de maintes complaisances, notamment françaises, du dernier demi-siècle. Le fait qu’elle se soit retrouvée en couverture des numéros doubles de fin d’année, au Nouvel Observateur et au Point, ainsi que, en Italie, des derniers numéros trimestriels de l’année des deux revues de géopolitique, Limes (« le temps de la Chine ») et Aspenia (« le demi-siècle chinois »), n’est pas indifférent. Une partie de l’intelligentsia occidentale y est de plus en plus sensible. Le Point, notamment, met l’accent sur le « soft power » chinois (avec en couverture la comédienne Yin Zhilei) qui pourrait en effet être plus recevable par les Européens qui conservent un appétit de civilisation avec tout son raffinement, que ne leur parlent les machines à rêve américain. La lutte pour le climat semble être un autre axe de convergence.

Objections. - Va-t-on pour autant oublier côté intérêts la concurrence commerciale et technologique, ou côté moral les droits humains ? Et où classer l’appui à Moscou dans la guerre en Ukraine ? Il faut aussi tenir compte de l’hétérogénéité des situations. Même rétives aux oukazes de Washington, les « puissances moyennes occidentales » et la Chine se retrouvent dans des configurations complexes, Europe du nord et Canada en Arctique, France, Royaume-Uni et Australie dans l’Indo-Pacifique (que deviendra Aukus ?), et quid de Taïwan ?

La théorie des zones d’influence trouve ici ses limites. La Chine a été prise de court au Venezuela. La dernière personne reçue par Maduro à Caracas, quelques heures avant son arrestation, était un Vice-Premier ministre chinois ! Ce qui laisse à désirer dans les capacités d’analyse et de prévision de Pékin. Idem pour l’Iran. Que Washington sanctua-rise « l’hémisphère occidental », excluant la Chine d’Amérique du sud, des Caraïbes, des abords de l’Alaska et du Groenland, le Premier ministre canadien s’y oppose frontalement en ouvrant à nouveau un marché aux véhicules chinois et promettant un « partenariat stratégique » avec Pékin, d’où la colère de Trump. Sa démarche peut paraître suicidaire à moins qu’il ait reçu des assurances, que Pékin n’ait pas justement choisi de tester ainsi la détermination de Trump et celle des Européens. Washington n’a sans doute pas la volonté de se retirer sous la tente, ni de confronter Pékin toujours et partout. Trump et Xi devraient se rencontrer au sommet à Pékin en avril. L’occasion sera toute trouvée, soit d’un Yalta mondial, soit d’accommodements partiels. Les « puissances moyennes », selon l’expression de Carney, ne seront pas conviées mais elles risquent de figurer au menu. Elles ne retrouveront sans doute pas auprès de Pékin les avantages qu’elles auraient perdus auprès de la Maison Blanche.

Trump a pour horizon la fin (définitive) de son mandat en 2028. Xi le renouvellement du sien (à vie) par le 21e con-grès du Parti Communiste Chinois en novembre 2027. À l’agitation tous azimuts de l’Américain dans la première année de son second mandat a correspondu la quasi-immobilité du Chinois. Si le monde entier visite Pékin, c’est aussi que l’Empereur du Milieu ne quitte plus son palais. Il s’était fait porté pâle tant au sommet des Brics au Brésil qu’à celui du G 20 en Afrique du sud. Il n’a fait qu’une seule tournée en avril, dans son « étranger proche » en Asie du sud-est. On sait aujourd’hui pour quelle raison : la purge de l’état-major jusqu’à son chef a révélé de sombres intrigues dans un système opaque, un risque de contestation intérieure, sans en connaître les tenants et aboutissants. Un régime autoritaire n’est donc pas si prévisible que l’on croit. Le nouvel an chinois, le 17 février, annonce, sous le thème du cheval de feu, une année « volcanique ».

Certes les « puissances moyennes occidentales » de par leur nature ou leur essence démocratique n’ont aucun horizon aussi dramatique. Macron, Merz, Starmer, Meloni, Sanchez, Carney, Albanese, disparaîtront sans laisser de traces, mais leurs institutions, leurs cadres, leur diplomatie, persisteront dans l’être, y compris à travers des alternances partisanes considérées ici comme normales. Autant de raisons pour se définir non par rapport à Washington ou à Pékin, mais par rapport à soi. ■

Yves La Marck.

(1) Le Monde, 21 janvier 2026, « Lettre de Pékin. Trump envoie valser les valeurs américaines pour le plus grand bonheur de la Chine ».