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Royaliste n°1274 du 13 mars 2024

Retrouver André Malraux

par Gérard Leclerc

mercredi 13 mars 2024

En lisant le bel essai de François de Saint-Chéron sur Malraux, je me suis demandé si les jeunes générations étaient encore en mesure de comprendre cet immense écrivain qui appartient à un monde qu’ils n’ont pas connu. Ont-ils seulement lu sa biographie par Jean Lacouture ? Si, par quelque hasard, les Antimémoires leur sont tombées sous la main, comment ont-ils pu pénétrer une histoire qui doit leur paraître passablement obscure ? Un des sommets de cette sorte de mémorial est la rencontre avec Mao Tsé-Toung. Aujourd’hui, le grand timonier passe pour ce qu’il fut réellement, c’est-à-dire le responsable des plus abominables tueries du XXe siècle. Et il n’est guère concevable qu’il ait pu être considéré comme un mythe fascinant. Il est vrai que Malraux est loin d’être le seul à avoir succombé à un tel mythe. C’est bien le président Giscard d’Estaing qui, au moment de la mort du révolutionnaire sanglant, déclarait : « Avec le président Mao Tsé-Toung s’éteint un phare de la pensée mondiale. Venu de la profondeur populaire de la Chine, l’ayant arrachée à son humiliation passée, il a réussi par la seule vigueur de son action et par l’audace de sa réflexion, à lui rendre la place centrale que lui reconnait l’histoire. »

En fait de louanges, Malraux n’aurait pu atteindre un degré supérieur. Mais il avait un privilège par rapport au politique français et à toute la vague maoïste des années soixante, c’est d’avoir été directement au cœur du bouillonnement d’une Asie dont l’empire du Milieu était en pleine révolte contre l’Occident. Même si sa participation directe aux événements relève d’une légende qu’il a lui-même alimentée. Non, le jeune écrivain n’a pas participé aux combats de Canton. Son expérience est exclusivement indochinoise. Faut-il s’indigner d’un tel travestissement biographique ? Peut-être. Mais on ne saurait sous-estimer cette extraordinaire présence, fût-elle d’abord intellectuelle, au sein des convulsions du siècle. L’auteur des Conquérants est le plus extraordinaire médium de la littérature contemporaine, parce qu’avec son génie littéraire il a été capable de traduire ce qui se tramait sur la planète, que ce soit en Asie, dans l’Espagne de la guerre civile ou dans la France de la Libération. À ce moment, il est vrai, le destin tourne complètement. Malraux a rencontré de Gaulle, et de l’engagement révolutionnaire il est passé au service de la nation française. Plus tard, dans Les chênes qu’on abat, il a concentré tout ce qu’il avait pressenti de la vocation singulière de l’homme du 18 juin. Même, si presqu’à la fin, il viendra retrouver l’Asie de sa jeunesse, pour s’engager en faveur de l’indépendance du Bangladesh, on peut dire que sa passion s’est identifiée avec la France de Charles de Gaulle. Et aussi celle de Charles Péguy. Preuve en est sa fascination pour la cathédrale de Chartres, sa statuaire et ses vitraux.

François de Saint-Chéron rappelle cette dernière visite à Chartres, le 10 mai 1975, à l’occasion du trentième anniversaire de la libération des camps de concentration, et à la demande de l’association des anciennes déportées et internées de la Résistance présidée par Geneviève de Gaulle-Anthonioz. Ce fut l’occasion pour lui de prononcer sa dernière oraison funèbre, en s’adressant aux dernières survivantes de Ravensbrück. N’était-ce pas une sorte de réplique finale au fameux discours du porche du Panthéon pour saluer l’entrée des cendres de Jean Moulin ? Mais au porche de Chartres, il y a justement ce peuple de statues, et l’écrivain ne peut s’empêcher de saluer la patronne de la cathédrale : « Croyants ou non, vous connaissez le verset lugubrement illustre, prononcé pour tous puisque la douleur est partout : Stabat mater dolorosa… et la mère des douleurs se tenait debout… »

Devant ce même porche où pénétra Saint Louis, l’écrivain ne craint pas de reconnaitre « l’âme même de la France ». François de Saint-Chéron insiste : « Un homme comme Malraux ne pouvait aborder un tel sujet à la légère, et surtout pas devant d’anciennes déportées de la Résistance. C’est donc dans ce portail, avec ses statues-colonnes des rois et des reines de Juda et au-dessus le Christ bénissant que réside, selon Malraux, cette part la plus pure de la France. Alors que pour tant d’esprits partisans la France serait née en 1789, n’est-il pas remarquable que l’auteur de L’Espoir – qui bien évidemment ne regrettait pas 1789 – ait entendu battre l’âme de son pays dans le portail royal de Chartres ? Avant lui, dans l’affreux malheur de la patrie écrasée, Gustave Cohen avait écrit, le premier juillet 1940 : “En allant vers le Moyen Âge nous sommes sûrs de retrouver l’âme même de la France”. »

L’auteur de ces lignes eut le privilège dans sa jeunesse de rencontrer son écrivain de prédilection, en compagnie de son frère Michaël-Philippe à Verrières-le-Buisson. Familier de son œuvre, il a toujours été frappé de la fréquence de références au sacré, et plus précisément au christianisme. Pourtant, Malraux s’est toujours voulu agnostique. Agnostique et non athée, la précision est importante. L’adolescent a perdu la foi après sa confirmation. Et l’on ne peut parler à aucun moment de reconversion à son propos, à la manière d’un Paul Claudel ou d’un Maurice Clavel. Cependant, il y a chez lui une sorte d’appel incessant à une transcendance qui caractérise l’humanité.

Et cette transcendance se réfère, au-delà d’un sacré qui se retrouve dans les autres civilisations, au christianisme de son enfance. Il a pu s ‘intéresser à l’Inde et à sa spiritualité, mais ce n’est pas son appétence : « De toutes les marques que nous portons, la chrétienne, faite, dans notre chair, de notre chair même, comme une cicatrice, est la plus profondément tracée. » À partir de pareille attestation, François de Saint-Chéron peut entreprendre une recherche précise sur l’itinéraire religieux et chrétien de cet homme hanté par un appel mystérieux, et malgré tout sans réponse définitive. Je laisse au lecteur le soin de parcourir cet itinéraire, préférant pour ma part témoigner du souvenir de deux textes qui m’avaient impressionné il y a bien longtemps. Le premier est la préface que Malraux accorda à un livre de son ami l’abbé Pierre Bocquel, ancien aumônier de la brigade Alsace-Lorraine. J’en retiens cette seule phrase : « Il est certain que pour un agnostique, la question majeure de notre temps devient : peut-il y avoir une communion sans transcendance, et sinon, sur quoi l’homme peut-il fonder ses valeurs suprêmes ? » Le second texte est aussi une préface, celle que Malraux accorda à Marcel Jullian et à Jean-Loup Bernanos pour une réédition du Journal d’un curé de campagne : « Bernanos, note-t-il, révèle aux hommes le Christ qu’ils portent en eux, dirait-il : parce qu’il y est. Reste qu’il y est aussi pour un agnostique ».

François de Saint-Chéron, Malraux devant le Christ, Desclée de Brouwer, 2024.