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Royaliste n°1280 du 5 juin 2024

Chesterton, ce géant

par Gérard Leclerc

mercredi 5 juin 2024

Il m’est impossible de laisser passer le cent-cinquantième anniversaire de Chesterton (1874-1936), sans rendre l’hommage qui convient à un des plus grands écrivains du XXe siècle. Il appartenait, certes, à la littérature anglaise de l’époque, mais sa renommée internationale correspond à la puissance d’un véritable génie. Je dois ajouter que, curieusement, il m’est familier depuis l’enfance. En effet, abonné par mes parents au magazine Bayard, du nom du chevalier sans peur et sans reproche, j’avais la joie d’y retrouver chaque semaine les aventures de Father Brown. Je ne saurais dire si le texte avait été adapté à l’usage d’un public juvénile, mais nous suivions avec passion les exploits de ce drôle de petit prêtre, déchiffrant les énigmes policières les plus ardues. Lorsque je relis aujourd’hui ces aventures dans la réédition de Gallimard, je suis frappé par la perfection du style, avec des touches d’humour incessantes, mais aussi le tour d’esprit propre au genre du roman policier. On comprend qu’il ait fait école et que les principaux représentants du genre aient été ses disciples reconnaissants. Il est quand même impressionnant qu’Agatha Christie ait, en quelque sorte, appris le métier auprès de Father Brown, mais aussi le cinéaste Alfred Hitchcock.

Chesterton n’a pas excellé dans ce seul genre policier. Il faut être plongé dans ses autres romans pour apprécier la richesse de son imagination et son regard poétique sur le monde. C’est parce qu’il était cet étonnant romancier-poète qu’il put se lancer dans les combats intellectuels de son temps. Certes, il est connu pour ses positions de chrétien résolu, voué à une totale orthodoxie. On oublie que ce n’était pas gagné d’avance. Il avait été élevé dans l’incroyance et formaté par les idéologies contemporaines. Henri Massis note qu’il avait été tour à tour évolutionniste en philosophie, anarchiste en politique, ibsénien en morale. Pourtant, le conformisme ne lui sied guère, le non-conformisme non plus d’ailleurs. Avec les idées, on ne s’aligne pas, on se bat. Et il va se battre corps et âme contre ses contemporains, Wells, Bernard Shaw, Kipling. Se battre ne veut pas dire haïr. Ainsi Wells sera son ami-ennemi jusqu’au bout. Ne se bat-il pas également contre lui-même, dans sa recherche inassouvie de la vérité ?

Cela, Massis l’a parfaitement défini : « Sous son allure paradoxale, et alors qu’il semble tracer dans l’air de surprenantes arabesques on lui découvre une étrange gravité. Que demande-t-il à l’adversaire en le saluant de son arme ? Il engage dans le défi, sa foi, ses idéaux, ses conceptions de l’univers. Il ne lui permet pas d’échappatoire, il ne lui cède pas un pouce de terrain, il vise droit à la tête et au cœur, car il s’agit d’un duel où la valeur ultime de la vie humaine est en cause. »

L’aboutissement de cette recherche polémique, c’est tout simplement l’orthodoxie chrétienne dans toutes ses exigences. Après avoir combattu tous les hérétiques possibles, il lui faudra envisager sa conversion totale dans le cadre d’une religion, dont il se plaît à définir l’humilité, à l’encontre du culte bien contemporain d’un surhomme, qui n’est pas seulement nietzschéen : « Quand le Christ, à une heure symbolique, établit sa grande Société, il ne choisit pas comme pierre angulaire de son édifice l’éloquent Paul, ni le mystique Jean, mais un fourbe, un snob, un lâche, en un mot, un homme. Et sur ce roc, il bâtit son Église et les portes de l’Enfer n’ont pas prévalu contre elle. Tous les Empires et les Royaumes sont tombés par cette faiblesse inhérente et perpétuelle, celle d’avoir été fondés par des hommes forts sur des hommes forts. Mais seule l’Église chrétienne, historique, fut fondée sur un homme faible, et pour cette raison elle est indestructible, car aucune chaîne ne peut être plus forte que son chaînon le plus faible. »

On conviendra que c’est là une curieuse apologétique, pour le moins inattendue et à rebours de toute les eschatologies politiques de l’époque. Chesterton est le contraire d’un idéaliste, même si ce géant débonnaire a toujours affirmé une joie de vivre supérieure à toutes les épreuves. Il est précieux de savoir que son fameux détective du bon Dieu, le Father Brown, il l’a inventé à la suite d’une rencontre avec un prêtre bien réel, qui jouera un rôle majeur dans son adhésion finale au catholicisme, suite à sa longue période anglicane.

Ce prêtre s’appelle John O’Connor et il est aumônier de prison. Il a avec Chesterton d’interminables conversations. Dans son excellente biographie, François Rivière nous livre une clé essentielle qui permet de comprendre aussi bien le romancier que l’essayiste et l’homo religiosus : « Sa personnalité peu ordinaire a fait de lui un homme d’Église persuadé d’avoir sur la conscience tous les péchés du monde, d’être en quelque sorte lui-même un catalogue des crimes les plus abjects commis par l’homme. » L’auteur des Enquêtes du Père Brown va être profondément impressionné par ces récits : « En créant un petit prêtre catholique à l’allure pataude, mais en vérité doté d’une science théologique aiguë et d’une rouerie sans pareille, le tout sur fond de bon sens populaire, Gilbert accomplit une merveille. »

Il conviendrait aussi de s’intéresser à l’itinéraire politique de l’écrivain. Peut-être homme de gauche à l’origine, mais se défiant de plus en plus du progressisme, sans vouloir se définir comme conservateur. Le conservatisme n’est que trop souvent l’attitude pusillanime de qui a peur de trop faire bouger les choses, même lorsqu’elles ont été élaborées par l’adversaire. Réactionnaire alors ? Peut-être, mais avec une totale liberté de jugement et certaines prises de position qui vont à l’encontre du conservatisme britannique, notamment à l’égard de l’Irlande et de la guerre des Boers en Afrique du Sud. Mais il convient aussi de dire un mot de l’engagement économique et social de celui qui se réclame du distributisme : « Nous défendons la propriété contre le socialisme et le capitalisme sous la forme américaine des trusts. Pour moi, la propriété doit être personnelle. Le développement de la personnalité humaine n’a pas de meilleur appui que la propriété. »

L’extension de la propriété est donc le maître mot de ce distributionnisme, qui va beaucoup occuper l’écrivain, même au détriment de son œuvre littéraire. Peut-on le rapprocher du pancapitalisme qu’un Marcel Loichot élaborera par la suite en France ? Oui sans doute, avec cette réserve que Chesterton n’aurait jamais repris le terme de capitalisme, dont il soulignait la logique détestable en termes sociaux et même humains.

L’écrivain qui a écrit Orthodoxie n’a eu que la prétention de sa foi personnelle aussi vigoureuse soit-elle. Certains ont évoqué une éventuelle démarche de béatification de l’auteur dans le cadre de sa chère Église de Rome. Mais pourrait-on pardonner à un bienheureux son goût pour le tabac et l’alcool qui lui ont parfois joué de mauvais tour ? La postérité pourrait s’en tenir au jugement de l’argentin Jorge Luis Borges, son lecteur passionné : « Il aurait pu être Kafka ou Poe, mais courageusement, il opta pour le bonheur, du moins feignait-il de l’avoir trouvé. » Feindre, surement pas. Car il était sûr d’avoir trouvé le bon chemin.

Henri Massis, De l’homme à Dieu, Nouvelles éditons latines, 1959.

François Rivière, Le divin Chesterton. Biographie, Rivages, 2015.