Rien ne la prédispose Anne d’Autriche à devenir une femme de pouvoir. Née en Espagne le 22 septembre 1601, elle est la fille du roi Philippe III. Comme toute princesse elle a vocation au mariage, mariage qui contribuera à sceller une alliance, un traité de paix, une réconciliation. Et de fait, elle a à peine plus de 14 ans lorsqu’elle épouse le jeune roi de France, le 25 novembre 1615, en la cathédrale de Bordeaux. Consciente de son devoir, élevée dans une foi catholique qui l’habitera toute sa vie, elle et très attachée à son père et à son frère le futur Philippe IV. Elle est une princesse espagnole et doit servir les intérêts de l’Espagne au sein de la cour de France. Dévote, elle consacre une part importante de son temps à visiter les églises, les couvents, à faire des retraites, à acquérir des reliques, à faire construire des édifices religieux et à pratiquer l’aumône. Ce qui n’implique pas qu’elle ne soit pas une femme au sens entier du terme et de ce point de vue-là, elle ne peut qu’être déçue par son mariage avec un prince qui n’est guère porté sur les exaltations du corps. D’où un tendre penchant un temps pour le duc de Buckingham. Il faut attendre 1638 pour qu’enfin un garçon soit donné à la dynastie. Jeune femme, Anne aime à s’amuser avec les dames de son entourage et apprécie la danse. Jusqu’à soixante ans passés, elle participera aux bals de la Cour. Dévote certes, mais pas austère. Espagnole, elle ne peut que soutenir le parti dévot incarné par la Reine-mère qui se scandalise de la politique de Richelieu, favorable aux Etats protestants et hostile aux Habsbourg. Le ministre de Louis XIII, le lui rend bien et le roi lui-même se défie de son épouse. En août 1637, elle est même soumise à un humiliant interrogatoire sur ses liens et sa correspondance avec la cour d’Espagne. Sa fidélité à la France est mise en cause. En 1642 encore, elle soutient le complot de Saint-Marc contre Richelieu soutien dont celui-ci fait mine de ne rien savoir. La mort du ministre, le 4 décembre 1642 suivie de celle du roi le 14 mai 1643, changent alors la donne. La jeune reine espagnole devient pleinement la mère des enfants royaux et la régente du royaume, une régente absolue pour reprendre l’expression de Voltaire.
L’héritage de Richelieu. - La Reine connaît peu de choses à la politique. Mais, vivace d’esprit, elle va bénéficier d’un allié qui va l’instruire et la guider : Jules de Mazarin. Italien, hostile aux Espagnols, repéré par Richelieu, il va jouer un rôle fondamental auprès d’Anne d’Autriche, lui apprenant à ne pas céder trop facilement aux demandes de faveur, à se défier des intrigues, à tenir ferme le char de l’Etat sans dévier de sa route. L’Italien et l’Espagnole tissent entre eux au fil des mois des liens profonds d’admiration, de confiance et d’amitié, même si certains, notamment les Frondeurs, se sont plu à dénoncer des relations charnelles imaginaires. Avec lui, elle va persévérer dans la lutte contre les Habsbourg d’Autriche et d’Espagne, lutte qui se conclura par les traités de Westphalie en 1648 et des Pyrénées en 1659. Politique que ne comprend pas l’Espagne et le parti dévot qui, hypocritement dénonce la lourdeur des impôts et la misère du royaume mais qui ne demanderait pas mieux que de croiser le fer avec les Etats protestants et à partir en croisade contre les Ottomans. Rien à voir avec la politique d’équilibre voulue par Richelieu et Louis XIII et poursuivie par Anne d’Autriche et Mazarin. Aussi tous les soins sont-ils apportés à l’entretien des armées et à la préservation des frontières que l’on veut les plus éloignées possibles de la capitale. Condé avant sa rébellion, puis Turenne sont les auxiliaires zélés de cette politique. La Régente va maintenir les instruments politiques du roi de guerre et installer un peu plus l’absolutisme royal, ce qui provoque les Frondes qui secouent la France de 1648 à 1652. Fronde nobiliaire mais aussi fronde parlementaire et paysanne, dont Mazarin et la Régente ne parviendront à bout qu’à force de ruse, de compromis, de lutte armée aussi. Ils doivent leur victoire au désir du peuple de voir revenir la paix et les désordres de toutes sortes cesser. Comme le rappelle Joël Cornette, la Fronde n’est pas l’antichambre de la Révolution française, c’est au contraire l’expression d’une réaction féodale nourrie par les liens de fidélité et de lignage entre les Grands, l’attachement atavique des parlementaires et des bourgeois à un ordre ancien, que le roi de guerre par ses nécessités et ses exigences bouscule.
La Régente, avec l’aide de Mazarin, forme son fils au métier de roi. Ce sont pendant la Fronde les voyages de la Cour dans les provinces rebelles, où il faut parfois loger à la dure et où le roi acclamé, découvre les provinces visitées et les ravages de la guerre civile. Louis XIV va bientôt accompagner Mazarin sur les théâtres de campagne découvrant la réalité de la guerre l’art de mener les campagnes et encore une fois les souffrances des uns et des autres. Il apprend auprès de sa mère l’art du secret et de la dissimulation dont il saura lui-même faire preuve dès 1661 lorsqu’il se débarrasse de manière opportune de Fouquet. La Régente n’oublie pas non plus le piètre amant que fut son mari et elle fait déniaiser le jeune roi par une de ses dames de compagnie. Sans oublier le souci de la majesté royale et du respect dû au monarque que Louis XIV apprend malgré lui une nuit de 1650, lorsque le peuple défile dans sa chambre jusqu’aux pieds de son lit pour vérifier qu’il est bien là. ■
Marc Sévrien.
► Joël Cornette, Anne d’Autriche, la Régente absolue, Gallimard, avril 2025.
Anne d’Autriche