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Royaliste n°1280 du 5 juin 2024

Mais d’où vient-il, ce “vent mauvais” ?

par Bertrand Renouvin

mercredi 5 juin 2024

Nous avons pu croire qu’un président de la République s’était envolé pour la Nouvelle Calédonie livrée au chaos. Nous voulions espérer qu’il prendrait l’exacte mesure de la tragédie pour en induire, après mûre réflexion, une politique… Hélas ! Nous avons appris que, dans l’avion du retour, Emmanuel Macron avait délaissé sa tâche éminente pour lancer à Marine Le Pen un défi. “Prêt à débattre, immédiatement” avec l’ancienne et future candidate à l’élection présidentielle, le locataire de l’Élysée voulait rejouer les débats de 2017 et 2022. Sans doute était-il sûr de pouvoir vaincre à nouveau son adversaire et de faire perdre quelques points de sondage à Jordan Bardella. Cette provocation infantile a eu la réponse qu’elle méritait, Marine Le Pen n’étant pas femme à venir “quand on la siffle”.

Emmanuel Macron est de la confrérie de ceux qui osent tout. Cette retentissante gifle politique ne l’a donc pas empêché de se livrer à une nouvelle démonstration de son talent rhétorique. Il s’agissait, lors de sa visite d’Etat en Allemagne, de prendre une hauteur historique en dénonçant le “vent mauvais” (1) du populisme qui souffle sur l’Union européenne. Nul ne s’est étonné que ce discours soit resté sans effet. Après quarante ans d’appels inopérants à la vigilance contre l’extrême droite, cette dramatisation est d’autant plus ridicule que le lanceur d’alerte de Dresde ne cesse d’enregistrer des déconvenues. Il a lancé Gabriel Attal contre Jordan Bardella en janvier sans le moindre résultat. Le récent débat entre le Premier ministre, qu’on tient pour un génie de la communication, et le lieutenant de Marine Le Pen s’est conclu par une nouvelle ascension de ce dernier dans les sondages. Le fantôme de Munich a été mobilisé par Valérie Hayer, on a évoqué les fondateurs du Front national et le patron de Renaissance a annoncé son intention de “débusquer’ le programme anti-européen du Rassemblement national - au moment même où les responsables de cette formation pactisent avec le patronat - mais le premier parti d’opposition poursuit son ascension. On s’étonne, on s’indigne et on va une fois de plus sonner le tocsin après le 9 mai en refoulant au plus profond les deux constats qui permettraient d’y voir clair.

Il est impossible de prendre au sérieux des dirigeants qui dénoncent l’illibéralisme de certains Etats et de divers partis pour la défense et la promotion d’une Union européenne qui est structurellement anti-démocratique. Le Parlement européen ne représente pas un peuple européen qui n’existe pas. La Banque centrale européenne est hors de tout contrôle comme la Cour de justice de l’Union européenne. La Commission européenne n’est que la part visible des réseaux technocratiques et des groupes de pression qui prennent les décisions. Il en résulte, dans les peuples des Etats-membres, des sentiments de dépossession et d’impuissance qui nourrissent toutes les colères.

Qu’on ne dise pas que “les gens n’y comprennent rien”. Il n’est pas besoin d’être un juriste spécialisé pour se souvenir que les référendums de 2005 en France et aux Pays-Bas ont été délibérément effacés. La création de l’euro fut l’acte fondateur de l’oligarchie mais c’est le traité de Lisbonne qui a concrétisé en 2009 le déni de démocratie sur lequel repose l’Europe des traités. Le Rassemblement national exploite d’autant plus efficacement ce sentiment de dépossession que la fraction dominante de la gauche masque sous son “fédéralisme européen” un plat ralliement au système néolibéral. Comme la classe dirigeante veut à tout prix conserver la libre circulation des capitaux et le système de contrainte salariale mis en place par la “monnaie unique”, le populisme qu’elle récuse a de beaux jours devant lui.

Cependant, on aurait tort de penser qu’un frexit résoudrait le double problème de la dépossession populaire et de l’extrême droite. Rejeter les structures de l’Union européenne ne sert à rien si l’on conserve le néolibéralisme qui est la cause première du populisme. L’essor du Front national a coïncidé avec le tournant rigoriste de 1983 et tous les effets de l’idéologie néolibérale qui ont favorisé la progression du populisme, la rendent aujourd’hui irrésistible : désindustrialisation, chômage de masse, précarité, importation de main d’œuvre servile, destruction méthodique des services publics dans le cadre d’une marchandisation générale des êtres et des choses.

La vague populiste est strictement protestataire. Elle provoque des émois médiatiques et de réelles angoisses par ce qu’elle charrie de haine identitaire. Elle ne relance pas plus un fascisme à l’ancienne qu’une promesse de reconstruction sociale et politique. En France comme ailleurs, les chefs populistes ont passé tous les compromis qui assureront le maintien en l’état du système économique et financier. Ils vont pouvoir écrire une nouvelle page de leur histoire - celle de la trahison explicite des classes moyennes et populaires dans l’oubli du principe et des modalités de la souveraineté.

(1). Cette formule est malheureuse : utilisée par Pétain dans un discours de 1941, elle montre que les discours présidentiels sont préparés par des incultes.