Tribune de l’association des lecteurs de Maurice Barrès
N’EN FAITES RIEN !
Emmanuel Grégoire a décidé de rebaptiser la place Maurice-Barrès située au croisement de la rue Saint-Honoré et de la rue Cambon (Ier arrondissement), "place Lucie Dreyfus". L’épouse du capitaine Dreyfus, qui se battit sans relâche, avec un courage et une obstination exemplaires, mérite sans aucun doute d’être honorée, mais il serait profondément injuste de rayer de la carte des artères parisiennes l’un des plus grands écrivains de la littérature française.
N’en faites rien, Monsieur le Maire !
L’argumentaire est sans appel : l’auteur des Déracinés est qualifié d’ "un des plus féroces détracteurs d’Alfred Dreyfus dans des écrits empreints de haine antisémite". De toute évidence, ce jugement est empreint à la fois d’ignorance et de sectarisme. Bien sûr, il n’est nullement question d’absoudre Barrès de la phrase malheureuse publiée dans Le Journal : « Que Dreyfus est capable de trahir, je le conclus de sa race. » Mais il est inacceptable de réduire celui en qui Léon Blum voyait un "maître", un "modèle", un "conducteur" à ce propos condamnable, qui n’est qu’un accident dans une œuvre diverse et puissante, ayant irrigué le XXe siècle littéraire et continuant d’inspirer le siècle suivant (trois imposantes biographies en deux ans !). Il serait inacceptable de passer sous silence la compassion et les doutes exprimés lors du second procès de Dreyfus : "une petite boule de chair vivante disputée entre deux camps de joueurs et qui depuis six ans n’a pas eu une minute de repos" (Ce que j’ai vu à Rennes, 1904). Il serait inacceptable d’oublier que Barrès s’est publiquement réjoui de la réhabilitation du prisonnier de l’île du Diable, prenant ainsi ses distances avec un Maurras crispé dans un antidreyfusisme catégorique. Il serait inacceptable de faire l’impasse sur cet ouvrage majeur : Les Diverses familles spirituelles de la France (1917), qui place les juifs parmi les cinq grandes familles spirituelles françaises. Si Barrès avait mérité une telle humiliation posthume, croit-on que Charles de Gaulle et François Mitterrand s’en seraient imprégnés aussi intensément ?
François Broche, journaliste, historien, auteur de Barrès (JCLattès, 1987) et de Vie de Maurice Barrès (Bartillat, 2012).
La Nation Française N° 196