Que le petit-fils de Georges Bernanos consacre un document télévisuel à Dostoïevski ne saurait étonner ceux qui se souviennent d’une célèbre préface d’André Malraux. Il définissait, en effet, Bernanos comme « notre Dostoïevski ». Bien sûr, les différences entre les deux écrivains sont évidentes, l’un et l’autre étant viscéralement attachés à leur ancrage terrien, à leur appartenance nationale, voire même à leur spécificité religieuse. Mais ils se retrouvent dans une même perception, que l’on pourrait dire pathétique de notre commune humanité. Cette perception constitue l’objet même du film d’Yves Bernanos avec, dès le départ, la mort atroce du père du jeune homme, assassiné par ses serfs furieux de ses cruautés.
Mais la cruauté la plus sadique, Feodor va l’éprouver de la façon la plus insupportable avec la mise en scène de sa propre exécution. Il a été arrêté par la police tsariste pour complot révolutionnaire, d’ailleurs plutôt improbable. Ne déclare-t-il pas lors de son interrogatoire : « Pour moi, il n’y a jamais rien eu de plus absurde que l’idée d’un gouvernement républicain en Russie… ce pays a toujours dû son salut à l’autocratie. Les réformes doivent venir d’en haut. » Il n’empêche que la condamnation à mort est bel et bien prononcée, et le condamné amené sur le lieu de l’exécution. À l’instant même où le coup de feu fatal va être tiré, le canon des fusils se relève, avec l’annonce de la grâce impériale et de la peine commuée en détention au bagne. Voilà donc Feodor livré aux fers pour quatre années. On devine quels tourments il vécut, ceux dont il fait part dans ses Souvenirs de la maison des morts.
Un tel apprentissage de la vie ne dispose pas à une vision très heureuse de son sort. De plus, Dostoïevski va connaître en Sibérie ses premières attaques d’apoplexie. Et comme si cela ne suffisait pas à son malheur il se livrera plus tard à l’addiction ruineuse qu’il a racontée dans Le joueur. George Steiner soulignait l’appartenance de Dostoïevski à la lignée shakespearienne à l’encontre de son contemporain Tolstoï relié à la postérité homérique. La vision du second ne pénétrait pas aux profondeurs chaotiques mais fondamentales de l’existence. Cette opposition se répercute jusque dans la dimension religieuse, rationnelle chez l’auteur de Guerre et paix, mystique chez l’auteur des Frères Karamazov. Une dimension présente dans le film d’Yves Bernanos. « Quelles terribles souffrances m’a coûté et me coûte maintenant cette soif de croire, qui est d’autant plus forte en mon âme qu’il y a davantage en moi d’arguments contraires. Et cependant Dieu m’envoie parfois des minutes où je suis parfaitement tranquille… Et c’est dans ces minutes que je me suis composé un credo dans lequel tout est pour moi clair et saint. Ce credo est très simple, le voici : croire qu’il n’y a rien de plus beau, de plus profond, de plus sympathique, de plus raisonnable, de plus viril et de plus parfait que le Christ, et que non seulement il n’y a rien mais je me dis avec un amour jaloux qu’il ne peut rien y avoir. Bien plus, si l’on me démontrait que le Christ est hors de la vérité, et qu’il fut réel que la vérité fût hors du Christ, alors j’aimerais mieux rester avec le Christ qu’avec la vérité. » Cette dernière proposition très célèbre est évidemment problématique au regard de l’accord de la foi et de la raison…
Autre conviction dostoievskienne mise en valeur par Yves Bernanos : le caractère rédempteur et apaisant de la femme, fut-elle vouée à la condition la plus servile. Telle la Sonia de Crime et châtiment, la prostituée au grand cœur qui conduira le criminel Raskolnikov à une véritable résurrection. La critique met toujours l’accent sur le cataclysme initial présent dans les grands romans, à savoir un meurtre qui entraîne nécessairement un châtiment. Mais va s’en suivre un état de réconciliation et d’équilibre rendu possible par l’oblation féminine. C’est sans doute l’expérience personnelle du romancier qui lui a donné ce sentiment si bienveillant même s’il y a quelques contre-exemples, par exemple dans L’idiot.
En raison de son caractère succinct (moins d’une heure de projection), le document d’Yves Bernanos ne saurait constituer qu’une introduction, même substantielle à la biographie et à l’œuvre considérable de Feodor Dostoïevski. Il m’a permis, pour le moins, de me rappeler des lectures anciennes et qui furent marquantes au point de réorienter mes inclinations intellectuelles. Je ne suis pas resté indemne des Frères Karamazov, lu dans une chambre d’hôpital, la chère Yolande de Prunelé, qui vient de nous quitter, m’en ayant fait cadeau. Voilà qui me renvoie aussi à certaines controverses à l’encontre de ce personnage paradoxal, où je me suis trouvé pris entre deux feux.
En effet, en 1978, paraissait un terrible libelle intitulé La confusion des langues, sous la plume d’Alain Besançon, un essayiste que j’appréciais beaucoup. Argument principal : « Il s’est constitué entre 1830 et 1848 une pensée religieuse russe. Elle a emprunté au romantisme allemand et français la dépréciation de la raison analytique et le culte du sentiment. Au piétisme, le mépris du droit et l’aspiration à un monde où l’obligation serait rendue inutile par la transparence et l’amour universel. » Principal accusé, Dostoïevski : « C’est la pente gnostique du christianisme romantique qui conduisit le dostoïevskisme à la condamnation de toute forme véritable de civilisation, à un anticosmisme qui eût fait horreur à la tradition grecque, à un anomisme qui eût fait horreur à la tradition juive. (…) Il s’agit toujours de permettre, voire de contribuer à la destruction de ce monde, afin de hâter la venue du Royaume de Dieu ou du regnum hominis qui en est la figure, peut-être l’équivalent. »
J’entends encore Olivier Clément, profond théologien orthodoxe, s’indigner contre cette charge : « Il ne faut pas prendre au sérieux Alain Besançon ! Sa haine antirusse est à l’origine de cette polémique injustifiée. » Mon ami le cardinal de Lubac était dans le même état d’esprit. Comment l’auteur du Drame de l’humanisme athée aurait-il pu rester de marbre face à une telle algarade, lui qui avait consacré la partie terminale de son célèbre livre à « Dostoïevski prophète ». Prophète qui a annoncé les totalitarismes du XXe siècle, en raison de sa situation unique, même celle de l’épileptique : « Il a vu ce monde du point de vue de la mort, c’est-à-dire du point de vue de l’éternité. Il est en notre monde comme un homme qui vient d’ailleurs. C’est ce qui conduit sa vision profonde et si étrange à la fois, si déconcertante… »
Comment arbitrer entre des positions si contradictoires ? L’affaire s’aggravait encore, lorsque Besançon s’en prenait également à ce qu’il appelait un dostoïevskisme à la française où se trouvaient compromis Léon Bloy, Péguy et Bernanos ! Tous les trois accusés de propager « la haine du monde tel qu’il va, portée parfois jusqu’à l’odium humani generis. » J’avais beau protester de tout mon être, car c’était bien mes maîtres qui se trouvaient ainsi en procès, quelque chose me retenait de rejeter purement et simplement l’argumentaire anti-gnostique asséné. Il y avait bien chez Dostoïevski ce regard sombre, ce penchant à un certain nihilisme. Gabriel Matzneff ne soulignait-il pas de son côté cet aspect oublié par ceux qui étaient trop prompts à canoniser le grand écrivain : « Dostoïevski est un opiniâtre hérétique et il faut une bonne dose d’angélisme pour transformer ce débauché, cet homme de tous les abîmes en docteur de l’Église. » (Maîtres et complices). Matzneff plus cruel que Besançon ? Non, témoin des contradictions de l’âme russe, dont nous vivons encore aujourd’hui.
Yves Bernanos, Le romanesque incarné, KTO TV, Crescendo media Films.
L’ombre de Dostoïevski