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Royaliste n°  1257

Georges Sorel, maître d’énergie

par Gérard Leclerc

lundi 22 mai 2023

À propos de Georges Sorel, « Réflexions sur la violence », préface de Pierre-André Taguieff, La Nouvelle Librairie.

M’interrogeant ici-même sur les périls d’une certaine radicalité en cours, j’évoquais l’essai de Georges Sorel intitulé Réflexions sur la violence. Je prenais la précaution de dire qu’il s’agissait pour moi d’une lecture ancienne, suggérant qu’il faudrait revenir au texte même, pour vérifier s’il y avait lieu de craindre un encouragement à la politique du pire. Depuis, Jacques Julliard a répondu à mes préventions dans notre journal (Royaliste n° 1255), en restituant le véritable esprit de Sorel, qui tient à une sorte d’exigence morale supérieure. L’intéressé n’affirmait-il pas à Benedetto Croce : «  Vous avez très bien reconnu quelle est la grande préoccupation de toute ma vie : la genèse historique de la morale.  » Dès lors, il convient pour ceux qu’intéresse la découverte d’une pensée originale, d’autant plus qu’elle est en décalage avec la plupart des courants idéologiques actuels, de comprendre comment cet inspirateur du syndicalisme révolutionnaire nous convie dans des itinéraires de recherche précieux.

À cette fin, il convient de se rapporter à la longue préface que Pierre-André Taguieff vient de donner à une réédition des Réflexions sur la violence. Elle permet de saisir ce que le penseur entend par violence. N’y a-t-il pas dans cette volonté de promouvoir une notion aussi provocatrice un dessein d’élucidation qui fait exploser toute bien-pensance : «  Il a tenté de penser l’impensable même : une violence créatrice et régénératrice, source de moralité, exercice de liberté. C’est dans sa tentative de répondre à un tel défi spéculatif que réside son originalité, et c’est en cela qu’il n’a cessé de fasciner nombre de personnages politiques et d’hommes de pensée aux opinions les plus diverses.  »

Originalité qui tient aussi dans sa qualité d’antimoderne. Sorel ne croit pas aux lendemains qui chantent, et il aurait été le dernier à se laisser aller aux sirènes de la fin de l’histoire. Jacques Julliard le notait aussi dans l’entretien qu’il nous a donné : «  Seul le capitalisme libéral est conforme à la lecture marxiste et déterministe de l’histoire, celle d’un développement spontané des forces productives.  » En un mot, Sorel n’est nullement progressiste. Et s’il n’est pas réactionnaire au sens courant du terme, il ressemble un peu au George Orwell qualifié par Jean-Claude Michéa d’anarchiste tory. Anarchiste, Sorel le fut dans son désir de s’en prendre à la toute-puissance de l’État, mais aussi dans son exigence de liberté totale. Le mot libertaire a subi une dérive anti-morale qui le rend impropre à qualifier ce libre militant. Mais en son sens premier, il comporte cette insistance sans concession, de qui ne transige en rien avec les forces dominatrices.

Et c’est sur fond de liberté totale que se comprend cette violence sorelienne. En effet, un monde de liberté ne saurait être statique, il suppose un affrontement continuel. Et de ce point de vue, Sorel est tributaire de Proudhon qui n’hésitait pas à faire l’éloge des vertus de la guerre. Taguieff rappelle de ce dernier un texte significatif : «  La guerre est essentielle à notre nature, car sans elle l’homme n’eût rien conçu de la religion et de la justice. Il serait encore privé de sa faculté esthétique, il n’aurait su produire, goûter le sublime.  » On peut s’effrayer de pareil éloge qui semble faire bon marché des cruautés de la guerre, des massacres et des débordements en tous genres. René Girard a aussi centré toute sa pensée sur la relation entre la violence et le sacré, non pour exalter la guerre, bien au contraire. Mais la visée de Sorel se rapporte à une autre face de la réalité, qui est l’héroïsme moral suscité par des situations de conflit : «  C’est à la violence que le socialisme doit les hautes valeurs morales par lesquelles il apporte le salut au monde moderne.  » Plus généralement, Taguieff remarque que sur le terrain de l’épistémologie, polémique et critique (elle-même fondée sur une situation de crise) sont préférables aux consensus qui sont le lot du scientisme et du positivisme. Mais pour revenir aux vertus de la violence, que Sorel célèbre au sein de la société, il faut se mettre dans les dispositions qui sont les siennes. Une citation permet de rentrer au cœur du sujet : «  Tout peut être sauvé si, par la violence, le prolétariat parvient à reconsolider la division en classes et à rendre à la bourgeoisie quelque chose de son énergie ; c’est là le grand but vers lequel doit être dirigée toute la pensée des hommes qui ne sont pas hypnotisés par les événements du jour, mais qui songent aux conditions du lendemain. La violence prolétarienne, exercée comme une manifestation pure et simple du sentiment de lutte des classes, apparaît ainsi comme une chose très belle et très héroïque ; elle est au service des intérêts primordiaux de la civilisation ; elle n’est peut-être pas la méthode la plus appropriée pour obtenir des avantages matériels immédiats, mais elle peut sauver le monde de la barbarie.  »

On peut rester assez réticent devant pareille prosopopée, qui semble faire l’impasse sur les vertus de la paix et les nécessaires armistices propres à pacifier le corps social, avec des avantages matériels et moraux appréciables. S’il n’y avait pas possibilité de négociation, la vie en société ne serait même pas concevable. Pourtant, de ce texte, je retiendrais volontiers le terme d’énergie, et je poserais la question de savoir si le terme d’énergétique (selon le dictionnaire, science des manifestations de l’énergie) ne conviendrait pas mieux pour définir le point de vue sorelien. Certes, il est beaucoup moins provocateur, mais il me semble rendre compte d’un certain regard sociologique, où les relations se formulent en termes de ressources psychologiques et surtout morales. Ce qui nous ramène à la remarque de Jacques Julliard : «  La morale, une morale à base d’héroïsme est au fondement de la vision du prolétariat et de l’œuvre de Sorel.  » Voilà qui change foncièrement l’appréciation que l’on peut porter sur une philosophie a priori déconcertante. Ce qui distingue le commerce entre les hommes et leur activité, c’est l’énergie morale dont ils font preuve et qui permet le plus authentique progrès de civilisation.

Mais le véritable essai que nous propose Pierre-André Taguieff nous éclaire sur une autre question capitale, celle de l’influence politique de Sorel et des controverses infinies auxquelles elle a donné lieu. Fut-il réellement l’inspirateur du fascisme mussolinien ? Il y a de bonnes raisons d’en douter. Mais n’y a-t-il pas quelque chose de troublant dans l’adhésion enthousiaste avec laquelle Sorel a accueilli l’entreprise léniniste de 1917 ? Sans doute n’a-t-il pas eu le temps d’assister à la dérive totalitaire et sanglante d’un régime. N’aurait-il pas pu l’anticiper en raison de sa propre conception des phénomènes politiques ? Et puis Pierre-André Taguieff lève un drôle de lièvre, lorsqu’il termine son essai sur l’hostilité de son penseur à la démocratie : «  L’un des effets idéologiques de l’anti-totalitarisme a été de faire de la “démocratie” un absolu et, en tant que tel, intouchable et incritiquable.  » Voilà un bel objet de discussion alors que la démocratie se veut l’espace même de la discussion. ■

► Georges Sorel, Réflexions sur la violence, préface de Pierre-André Taguieff, La Nouvelle Librairie.


Sorel et Jeanne d’Arc...

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