Dans les quartiers réputés sensibles, où vit la population précarisée ou sans emploi, les habitants immigrés ou issus de l’immigration supportent de plus en plus difficilement les nouveaux arrivants qui refusent de s’intégrer et qui vivent de trafics en tous genres.
Ma ville, la nuit, je ne la reconnais plus. Quand j’y suis arrivée, il y a vingt ans, tout était tranquille et il était possible de marcher en toute sécurité. Maintenant il y a du bruit et du désordre. Des groupes sont assemblés pour boire de l’alcool et les bouteilles de bière vides roulent sur le sol. La fumée des grillades en plein air empeste la rue.
De retour chez soi, on n’est pas à l’abri. Dans l’appartement du dessus, des enfants courent en criant. A côté, c’est la même chose. Parfois, c’est pire. Deux ou trois étages ressentent les vibrations provoquées par une machine que fait fonctionner le père de famille à toute heure du jour et parfois de la nuit. Ce qu’ils fabriquent ? On ne sait. Si l’on se plaint au gardien, il ne sait rien et n’entend rien. Les propriétaires gardent le silence : l’important, à leurs yeux, c’est l’argent qui rentre. Dans les municipalités de gauche, les syndics plaident pour la compréhension et pour la compassion… ce qui finit par énerver. Bien sûr, il est toujours possible de prévenir la police mais le commissariat est surchargé de tâches et la police ne se déplace que pour les blessés graves et le trafic de drogue. Alors on subit, jusqu’au moment où quelqu’un pétera un plomb.
On dira que ce sont de petites histoires de voisinage, qui ont toujours existé dans les immeubles populaires et les cités ouvrières. Nous n’en sommes plus là. Le phénomène nouveau, qui perturbe profondément la vie des cités, c’est la sous-location systématique à des familles récemment arrivées d’Afrique subsaharienne. Hommes, femmes et enfants s’entassent dans deux ou trois pièces. Dans un F3, on peut compter quatre femmes, quatre hommes et huit enfants. Dans un studio, dix personnes peuvent venir dormir à tour de rôle. N’oublions pas les animaux de compagnie, Pitbulls compris. Certaines femmes qui arrivent sont enceintes, d’autres ont des enfants en âge d’aller à l’école mais ils n’y vont pas parce que les parents n’ont pas de papiers. D’où le bruit, incessant, dans les appartements et les escaliers.
Les locataires légaux, transformés en marchands de sommeil, font de très bonnes affaires et les gardiens d’immeuble ferment les yeux par lassitude ou parce qu’ils sont partie prenante dans les trafics. La corruption, ce n’est pas seulement dans les hautes sphères politiques : cela commence dans la cage d’escalier. Comme les immeubles qui abritent cette population sont dégradés et que les propriétaires ne font rien pour améliorer la situation, il y aura un jour ou l’autre un incendie avec des morts qu’on n’arrivera même pas à identifier. La presse demandera comment un tel drame est possible, la télévision filmera la façade noircie puis les médias passeront à autre chose et rien ne changera dans la cité.
Ces habitants clandestins peuvent mourir calcinés, mais ils ont un toit. D’autres, moins chanceux, viennent dormir dans les escaliers à partir de minuit, ou dans une épave de voiture sur un parking désaffecté. Il y a aussi des squats, tenus par les usagers du krak, mais là, il vaut mieux ne pas s’y risquer.
Des cités gangrénées par les trafics et la corruption. - Certaines municipalités, conscientes de l’amoncellement des problèmes, cherchent à y remédier. Dans l’une d’entre elles, que je connais bien, le maire fait des réunions de voisinage pour favoriser le fameux « vivre ensemble ». Mais les personnes concernées ne viennent pas à ces sympathiques rendez-vous pour une raison toute simple : ces Guinéens, ces Maliens, ces Congolais, ces Camerounais, ces Pakistanais ne parlent pas français et ne veulent pas apprendre notre langue. Contrairement aux anciennes générations d’immigrés, il n’y a pas de désir d’intégration, ni par le travail, ni par l’école. Beaucoup d’enfants restent confinés dans leur appartement surpeuplé et l’on devine que, passé dix-douze ans, ils iront rejoindre leurs camarades plus âgés pour se livrer au trafic de cigarettes puis à des activités plus rentables. Il y a aussi les mineurs qui fuguent et qui se retrouvent dans le trafic de drogue ou dans la prostitution.
Les parents paient les sous-locations par la vente à la sauvette de brochettes, de bouteilles d’alcool, de vieux vêtements. Ceux qui parviennent à devenir des locataires légaux se mettent sans délai à sous-louer leur appartement dans les mêmes conditions inacceptables. Les prostituées, qui commencent très jeunes leur activité, travaillent dans certaines chambres louées à cet effet, dans les bois ou même dans les parties communes des immeubles. Tout cela constitue une économie de la misère, mais les transferts d’argent vers l’étranger sont constants et abondants, alors que les enfants des généreux donateurs sont mal vêtus, mal nourris et ne partent pas en vacances.
Tout le monde connaît et subit les situations que je décris : les municipalités, la police, les propriétaires, les gestionnaires de l’immobilier privé, les offices de HLM, les commerçants qui subissent une concurrence déloyale. Mais on se tait, même quand on est noir de peau, pour ne pas être accusé de racisme. On se tait parce qu’on est débordé par les événements, par l’économie clandestine, par la délinquance. Mais garder le silence ne signifie pas qu’on est la victime résignée de l’impuissance générale et de la corruption galopante. Il peut y avoir des violences entre les immigrés qui travaillent normalement et les nouveaux venus qui ne respectent rien, ni les autorités, ni leurs voisins, ni leurs propres enfants. Il peut aussi y avoir de nombreuses voix d’électeurs issus de l’immigration qui se porteront vers le Rassemblement national - alors que ce parti est, comme les autres, incapable d’apporter le plus petit commencement de solution. ■
Ludmila Petrova.
Des quartiers de plus en plus difficiles